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Détroit d’Ormuz : le grand divorce entre l’Europe et Trump

skyine Dubaï guerre Moyen-Orient 2026

Éditorial :

Au dix-septième jour de la guerre contre l’Iran, Washington exige de ses alliés qu’ils viennent escorter des pétroliers dans un détroit que l’Amérique a elle-même transformé en zone de guerre. L’Europe refuse. Ce n’est pas un désaccord tactique. C’est une fracture stratégique dont les répliques redessineront l’ordre mondial pour les décennies à venir.

Détroit d'Ormuz : le grand divorce entre l'Europe et Trump. skyine Dubaï guerre Moyen-Orient 2026

Le 28 février 2026, les forces armées des États-Unis et d’Israël ont lancé une offensive aéronavale massive contre la République islamique d’Iran. L’opération, baptisée « Epic Fury » côté américain et « Roaring Lion » côté israélien, visait la destruction des capacités balistiques iraniennes, l’anéantissement de sa marine, la neutralisation de son programme nucléaire et, en filigrane, le renversement du régime. En l’espace de vingt-quatre heures, plus de neuf cents cibles ont été frappées. Le guide suprême Ali Khamenei a été tué. Le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, le ministre de la Défense, le chef d’état-major : tous éliminés. Washington a décapité un État en une nuit. Puis Washington a découvert que décapiter un État ne suffit pas à le soumettre. Les États-Unis vont-ils être obligé de déployer des troupes au sol au risque de sacrifier des soldats.

Détroit d’Ormuz : le grand divorce entre l’Europe et Trump. La riposte iranienne a été d’une ampleur que personne, ni au Pentagone ni à Tel-Aviv, n’avait anticipée avec cette précision. Des centaines de drones et de missiles balistiques ont frappé non seulement Israël, mais les bases américaines disséminées dans tout le Golfe : Al Udeid au Qatar, Ali Al Salem au Koweït, Al Dhafra aux Émirats. Les aéroports civils du Koweït et de Dubaï ont été touchés. Le Hezbollah a ouvert un second front depuis le Liban. Et surtout, Téhéran a joué sa carte maîtresse : la fermeture du détroit d’Ormuz. Un cinquième du pétrole mondial, un dixième du gaz naturel liquéfié de la planète : verrouillés. L’Agence internationale de l’énergie a qualifié l’événement de « plus importante perturbation de l’offre de toute l’histoire du marché pétrolier ». Le baril de Brent a franchi les cent dollars. Les cours européens du gaz ont bondi de soixante-quinze pour cent. L’Iran, bombardé, mutilé, privé de son guide, a retourné l’arme économique contre ses agresseurs.

Positionnement ambigu des États-Unis et de leur président Donald Trump

C’est dans ce contexte que Donald Trump a publié, le 14 mars, un message sur Truth Social exhortant la Chine, la France, le Japon, la Corée du Sud, le Royaume-Uni « et d’autres » à envoyer des navires de guerre dans le détroit. La formulation mérite qu’on s’y arrête. Le président des États-Unis, celui qui a déclenché cette guerre sans consulter aucun allié, sans briefer aucune capitale européenne, sans solliciter l’aval du Congrès américain, demande désormais au reste du monde de venir ramasser les débris. Il l’a dit au Financial Times avec une franchise qui confine à la menace : « Il est tout à fait normal que ceux qui tirent profit de ce détroit contribuent à faire en sorte que rien de fâcheux ne se produise là-bas. » Puis, dans la même interview : « S’il n’y a pas de réponse, je pense que cela aura des conséquences très mauvaises pour l’avenir de l’OTAN. »

La réponse européenne a été d’une clarté sans précédent dans l’histoire récente de l’Alliance atlantique. Réunis à Bruxelles le 17 mars, les vingt-sept ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne ont rejeté toute extension de la mission navale Aspides au détroit d’Ormuz. Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie européenne, a constaté l’absence totale de consensus. L’Allemagne a exclu toute participation. L’Espagne a fermé la porte. Le Luxembourg a résumé la position continentale avec une netteté rare dans le lexique diplomatique : satellites, communications, renseignement, oui. Des troupes, non. La Roumanie a redirigé ses moyens vers la mer Noire. Le Royaume-Uni, par la voix de Keir Starmer, a déclaré ne pas vouloir être entraîné dans une guerre élargie. L’Australie et le Japon ont décliné. Le Canada a « gardé la porte ouverte » sans rien promettre. La Chine a appelé à la cessation des hostilités. En résumé : personne.

l’Europe déplacé ses pions avec grande précaution

Federico Santopinto, responsable du programme Europe de l’IRIS, a nommé la chose par son nom : un chantage. Trump utilise la menace de démantèlement de l’OTAN pour forcer des nations souveraines à s’engager dans un conflit qu’elles n’ont ni voulu, ni décidé, ni même été informées. Ce mécanisme n’est pas nouveau. Mais son application à une guerre ouverte, avec des risques d’escalade nucléaire et des pertes civiles massives, change la nature du levier. Ce n’est plus du marchandage commercial. C’est de la coercition militaire exercée par le protecteur sur ses protégés. Et les protégés, pour la première fois, refusent collectivement de plier.

Ce refus n’est pas de l’indifférence. C’est un calcul. L’Europe dépend du détroit d’Ormuz pour dix pour cent de ses importations de gaz naturel liquéfié en provenance du Qatar. La flambée du baril frappe ses économies de plein fouet. Air France et KLM annoncent déjà des hausses de tarifs sur les vols long-courriers. Les coûts logistiques du transport maritime ont augmenté de quinze à vingt pour cent sur certaines routes. Mais envoyer des frégates dans un détroit de quelques kilomètres de large, sous le feu potentiel de drones, de mines et de missiles iraniens à courte portée, c’est autre chose qu’un exercice de projection de force. C’est accepter de devenir co-belligérant d’une guerre déclenchée unilatéralement par Washington. Les experts cités par le Lloyd’s List estiment qu’une opération de protection maritime ne rétablirait, dans le meilleur des cas, que dix pour cent du trafic normal. Le rapport coût-risque est désastreux.

Anecdotiquement, à Dubaï, nous avons pu voir à travers les réseaux sociaux les « influenceurs » en panique, pour certain ce précité vers l’aéroport pour rejoindre leur patrie. L’économie des émirats Arabes, devient de facto, moins attractive. Le retour à la réalité et à la folie des investisseurs dans cette zone. Démontre le volatilité du marché des investissements dans cette région du monde. Il sera intéressant, dans quelques mois de refaire une analyse économique de la situation au Moyen-Orient.

Quel est le positionnement de la France et son président Emmanuel Macron dans ce conflit lointain

La France, comme souvent, joue sur deux tableaux. Emmanuel Macron, en visite sur le porte-avions Charles-de-Gaulle le 10 mars, a ouvert la porte à des escortes militaires « une fois passée la phase la plus chaude du conflit ». Paris déploie huit navires de guerre, un groupe aéronaval et deux porte-hélicoptères dans la zone. Mais simultanément, selon le Financial Times, la France et l’Italie ont engagé des discussions discrètes avec Téhéran pour obtenir un passage sécurisé des navires commerciaux européens. L’Italie, par la voix de son ministre de la Défense Guido Crosetto, a précisé que les Européens cherchaient à obtenir de l’Iran l’autorisation de faire transiter les navires des pays non impliqués dans le conflit, suivant le modèle des demandes formulées par l’Inde et la Chine. Autrement dit : l’Europe négocie en coulisses avec l’ennemi de l’Amérique pour contourner le verrou que l’Amérique a créé. C’est un acte d’émancipation stratégique d’une portée considérable, même s’il est enrobé de dénégations diplomatiques.

Analyse économique du conflit au Moyen-Orient

La dimension monétaire de cette crise est peut-être la plus explosive. Selon CNN, Téhéran envisagerait d’autoriser certains pétroliers à traverser le détroit à condition que les cargaisons soient payées en yuan chinois. L’Iran achète sa survie en offrant à Pékin ce que Washington redoute le plus : une brèche dans le système du pétrodollar. Si la mesure se concrétise, et si elle dépasse le seul pétrole iranien pour s’étendre à l’ensemble des cargaisons transitant par Ormuz, l’Europe se retrouverait contrainte de commercer partiellement en yuan. Trump, qui menace déjà l’OTAN de destruction, considérerait toute transaction européenne en monnaie chinoise comme un acte d’hostilité. Le piège se referme : l’Europe est sommée de choisir entre sa sécurité énergétique et son alignement monétaire sur Washington. C’est exactement le type de dilemme que la dépendance stratégique produit lorsque le protecteur devient imprévisible.

La facture de cette guerre, pour les seuls États-Unis, dépasse déjà les onze milliards de dollars pour la première semaine d’opérations. Le CSIS estime le coût des cent premières heures à 3,7 milliards. Les projections les plus conservatrices tablent sur soixante à soixante-dix milliards à terme. Les pertes économiques indirectes pourraient atteindre cent quinze milliards selon le Penn Wharton Budget Model. Trois chasseurs F-15 ont été abattus par erreur par le Koweït. La frégate iranienne Dena a été coulée dans l’océan Indien par le sous-marin USS Charlotte : le premier navire torpillé par un submersible américain depuis la Seconde Guerre mondiale. Des dizaines de musées et de sites historiques iraniens, dont le palais du Golestan inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, ont été endommagés. Une école primaire de filles à Minab a été frappée le premier jour, tuant cent quarante-huit personnes. Cette guerre coûte cher en dollars, en vies et en légitimité.

Et c’est précisément cette perte de légitimité qui rend le divorce transatlantique irréversible. L’Europe ne refuse pas de sécuriser Ormuz par pacifisme. Elle refuse parce que la guerre américaine a été lancée sans mandat international, sans consultation alliée, sans base légale claire au regard du droit interne américain, et parce que ses conséquences, la flambée pétrolière, les flux migratoires, la déstabilisation régionale, le risque terroriste, sont exportées vers le continent européen. Les Européens absorbent les dommages collatéraux d’une décision prise à Washington et à Tel-Aviv. On leur demande ensuite de payer pour réparer ce qu’ils n’ont pas cassé.

Le nouveau guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, fils du précédent, désigné le 8 mars dans ce qui constitue une succession dynastique inédite dans l’histoire de la République islamique, a ordonné le maintien de la fermeture du détroit. Téhéran utilise Ormuz comme son ultime levier de survie. Chaque jour de blocage fait monter le prix du baril, saigne les économies occidentales et renforce la position de négociation iranienne. Les trente-deux pays membres de l’Agence internationale de l’énergie ont décidé le déstockage de quatre cents millions de barils, le plus important déblocage jamais décidé par l’instance en plus de cinquante ans d’existence. C’est un pansement sur une hémorragie.

Ce qui se joue à Ormuz dépasse le pétrole. C’est la question de savoir si les États-nations européens acceptent encore d’être les auxiliaires militaires d’une puissance qui décide seule, frappe seule, puis exige des renforts sous peine de représailles institutionnelles. La réponse, pour la première fois, est non. Ce non n’est pas définitif. Il n’est pas idéologique. Il est structurel. L’Europe a compris, dans le sang et le brut à cent dollars, que sa dépendance envers Washington peut la mener dans des endroits où elle ne veut pas aller. La Russie aux portes de l’Est, l’Iran en flammes au Sud, l’Amérique qui se retire quand elle veut et revient quand elle a besoin : le continent est seul. Il l’a toujours été. Il commence simplement à l’admettre.

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