ÉDITORIAL — BISATELPHONE.COM
Mars 2026 — Économie numérique & souveraineté financière
Votre banque gagne plus d’argent que vous sur votre propre excédent de trésorerie : anatomie d’un holdup légal
En 2025, les cinq grands groupes bancaires français ont cumulé plus de 35 milliards d’euros de bénéfice net un record historique. Au même moment, l’immense majorité des entreprises françaises laissent dormir leur trésorerie sur des comptes courants rémunérés à zéro. Enquête sur une asymétrie que personne ne veut nommer.

Le silence le plus rentable de la finance française
Imaginez un hôtel où l’on vous demanderait de payer votre chambre, tout en louant votre valise à d’autres clients pendant votre séjour sans vous verser le moindre centime. Vous trouveriez cela absurde. Pourtant, c’est très exactement le mécanisme qui opère, chaque jour, entre votre entreprise et votre banque.
Lorsqu’une PME, une TPE ou un indépendant laisse 50 000, 100 000 ou 500 000 euros sur son compte courant professionnel, cet argent ne reste pas sagement dans un coffre numérique. La banque le replace, le prête, l’investit. Elle en tire un rendement, parfois substantiel. Et l’entreprise, elle, ne touche rien. Zéro. Pas un centime d’intérêt. Elle paie même des frais de tenue de compte pour le privilège de confier sa trésorerie à un établissement qui la fait fructifier à son profit exclusif.
Ce n’est ni un scandale ni un secret. C’est simplement le fonctionnement normal du système bancaire français. Mais dans un contexte où les taux directeurs de la BCE ont oscillé entre 2 % et 4,5 % ces dernières années, où les banques affichent des résultats historiques et où les entreprises voient leurs marges compressées, il est temps de poser la question que tout le monde évite : pourquoi acceptonsnous cette asymétrie ?
Partie 1 — Le discours de façade : la banque, « partenaire de confiance »
Le mythe du service gratuit
Les banques françaises ont construit leur relation avec les entreprises sur un compromis historique dont les racines remontent à l’après guerre : le compte courant n’est pas rémunéré, en contrepartie de quoi certains services (chèques, virements de base) sont proposés « gratuitement ». Ce pacte implicite a traversé les décennies sans être sérieusement remis en question. Il a même été formalisé par une interdiction légale de la rémunération des comptes courants, levée seulement en 2005 sous la pression d’un arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne, à la suite d’une plainte de la Caixa Bank contre la réglementation française.
Vingt et un ans plus tard, le paysage n’a guère changé. Aucune banque traditionnelle française ne propose officiellement un compte courant rémunéré pour les entreprises. Certaines réservent des solutions de placement à leurs clients grands comptes, mais la TPE de Limoges ou la PME de Roubaix, elles, doivent se contenter du compte courant à taux zéro. La « gratuité » du chèque, qui justifiait autrefois ce modèle, a d’ailleurs perdu toute pertinence dans une économie où les virements SEPA et les prélèvements ont marginalise l’usage du chèque.
Le discours marketing : « Nous vous accompagnons »
La communication des grands réseaux bancaires cultive l’image du partenaire bienveillant. On parle de « conseil personnalisé », d’« accompagnement dans la durée », de « solutions de trésorerie adaptées ». Dans les faits, les solutions de placement proposées aux PME se résument généralement à deux options : le compte à terme, qui bloque l’argent pour une durée déterminée, ou le SICAV monétaire, qui nécessite un ticket d’entrée souvent inaccessible pour les petites structures.
Entre les deux — entre le compte courant à zéro et le placement bloqué — il existe un vide immense. Un no man’s land financier où des centaines de milliards d’euros d’excédent de trésorerie stagnent sans rapporter un centime à leurs propriétaires. Ce vide n’est pas un accident. C’est un modèle économique.
Partie 2 — L’analyse critique : la mécanique cachée du profit bancaire
35 milliards de bénéfices : d’où vient l’argent ?
En février 2026, les résultats annuels des cinq grands groupes bancaires français ont confirmé ce que les analystes pressentaient : BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole, BPCE et Crédit Mutuel CIC ont cumulé plus de 35 milliards d’euros de bénéfice net en 2025. Un niveau jamais atteint, même en incluant la surtaxe d’impôt sur les sociétés d’environ un milliard d’euros qui leur a été imposée.
Pour comprendre d’où provient cette manne, il faut démonter le moteur. Les banques fonctionnent selon un principe simple que la finance appelle la « transformation » : elles collectent des dépôts à court terme (votre compte courant, votre livret) et les prêtent à long terme (crédits immobiliers, prêts aux entreprises). La différence entre le taux auquel elles empruntent (c’est à dire la rémunération qu’elles vous versent) et le taux auquel elles prêtent constitue la marge d’intérêt, leur principal carburant.
Or, quand la rémunération des dépôts à vue est à zéro et que le taux moyen des crédits aux entreprises tourne autour de 3,4 % (chiffre Banque de France, septembre 2025), la marge est maximale. Chaque euro dormant sur un compte courant d’entreprise est un euro que la banque peut replacer à 3,4 % sans rien reverser. C’est de l’argent gratuit, au sens strict du terme. Non pas parce que la banque le vole, mais parce que le système est conçu pour que personne ne pose la question.
La marge fantôme : quand votre trésorerie finance les bénéfices de votre banque
Prenons un exemple concret. Une PME française affiche un excédent de trésorerie moyen de 200 000 euros sur son compte courant professionnel. Ce n’est pas un cas d’école : la Banque de France note que la trésorerie des PME et ETI « reste supérieure à la moyenne historique » en 2024, soutenue par la résilience des taux de marge (32 % pour les microentreprises, 24 % pour les PME).
Sur ces 200 000 euros, la banque peut générer un produit d’intérêt de l’ordre de 6 800 euros par an (en appliquant la marge de 3,4 % sur les nouveaux crédits). Pendant ce temps, l’entreprise récolte zéro euro d’intérêts et paie environ 200 à 500 euros de frais de tenue de compte annuels. Le déséquilibre est vertigineux : la banque empoche près de 7 000 euros, l’entreprise en débourse 300.
Multipliez ce mécanisme par les 4,3 millions de TPE PME que compte la France, et vous obtenez un flux de revenus colossal qui ne figure dans aucune brochure commerciale, dans aucun relevé de compte, dans aucune ligne du bilan visible par le client. C’est une marge fantôme, parfaitement légale, parfaitement silencieuse.
Le contexte européen : les taux de la BCE comme révélateur
Ce qui rend cette asymétrie particulièrement visible aujourd’hui, c’est la trajectoire des taux directeurs de la BCE. Après une décennie de taux quasi nuls (voire négatifs), la banque centrale a entamé un cycle de hausse brutal entre 2022 et 2023, portant le taux de refinancement à 4,5 % en septembre 2023. Depuis juin 2024, les taux redescendent progressivement, le taux principal atteignant 2 % en juin 2025.
Durant la période de taux négatifs, les banques avaient argumenté qu’il leur était impossible de rémunérer les dépôts. L’argument se tenait. Mais quand les taux ont grimpé à 4,5 %, les banques françaises n’ont pas répercuté la hausse sur la rémunération des comptes courants de leurs clients entreprises. Elles ont remonté leurs taux de crédit, encaissé la marge — et gardé le silence sur les dépôts. Cette asymétrie dans la transmission des taux porte un nom en économie : la « viscosité à la hausse ». Les taux de crédit montent vite, les taux de dépôt montent lentement — quand ils montent.
Depuis Bruxelles, la Commission européenne observe ce phénomène avec une inquiétude croissante. Le marché bancaire européen, censé reposer sur la libre concurrence et la transparence, fonctionne en réalité comme un oligopole où les cinq grands réseaux français détiennent l’essentiel des dépôts professionnels sans subir la pression concurrentielle qui forcerait une rémunération juste.
La souveraineté financière en question
Il y a dans cette mécanique un enjeu qui dépasse la simple relation clientbanquier. C’est un enjeu de souveraineté économique. Quand les excédents de trésorerie des entreprises françaises servent à nourrir les bénéfices de grands groupes bancaires — dont certains redistribuent massivement en dividendes à des actionnaires internationaux — c’est une forme de captation de valeur qui échappe au tissu productif.
L’argent qu’une PME industrielle de la région lyonnaise pourrait investir dans sa transition numérique, sa décarbonation ou son développement international reste immobilisé sur un compte à zéro, pendant que la banque le replace avec profit. C’est une forme d’inertie forcée du capital, dont les conséquences macroéconomiques sont rarement évaluées.
Partie 3 — L’impact citoyen : ce qui change pour le dirigeant et l’économie réelle
L’illusion de la sécurité : quand la prudence coûte cher
La Banque de France note que les PME françaises ont constitué, depuis la crise Covid, des matelas de trésorerie supérieurs à leur moyenne historique. C’est un réflexe de prudence compréhensible, amplifié par les PGE (prêts garantis par l’État) qui ont injecté 144,5 milliards d’euros dans le tissu économique entre 2020 et 2022, principalement au bénéfice des TPE PME. Beaucoup de dirigeants ont conservé une partie de ces liquidités « au cas où », les laissant stagner sur leur compte courant professionnel.
Cette prudence a un coût invisible. Avec une inflation qui a oscillé entre 2 % et 6 % ces dernières années en zone euro, chaque euro non placé perd du pouvoir d’achat. Un excédent de 200 000 euros laissé sur un compte à taux zéro pendant un an avec une inflation de 2 % représente une perte réelle de 4 000 euros. Ajoute zy les frais bancaires, et le coût d’opportunité dépasse allègrement les 10 000 euros par an. C’est l’équivalent d’un salaire minimum mensuel qui s’évapore sans laisser de trace.
Le marché français : un oligopole confortable
Pourquoi les entreprises ne changent elles pas de banque ? La réponse tient en trois facteurs. Le premier est l’opacité : la plupart des dirigeants de PME n’ont aucune visibilité sur ce que leur banque fait de leur argent, ni sur les marges qu’elle en tire. Le deuxième est la captivité : changer de banque professionnelle reste un parcours d’obstacles (domiciliation des prélèvements, terminaux de paiement, lignes de crédit, cautions), conçu pour décourager la mobilité. Le troisième est l’absence d’alternative crédible : quand aucune banque traditionnelle ne rémunère les comptes courants professionnels, il n’y a nulle part où aller.
Ce triptyque — opacité, captivité, absence d’alternative — constitue ce que les économistes appellent des « coûts de changement » (switching costs). Ils sont la clé de voûte du modèle bancaire français : non pas la qualité du service, non pas la compétitivité des tarifs, mais la difficulté de partir.
L’éthique des données financières : un angle mort réglementaire
La directive européenne sur les services de paiement (DSP2), puis sa révision en cours (PSR et PSD3), a ouvert la voie à l’open banking en imposant aux banques de partager les données de compte avec des tiers agréés, à la demande du client. L’objectif était de stimuler la concurrence et de permettre l’émergence de services innovants.
Mais l’open banking pose aussi une question d’éthique financière rarement formulée : si la banque connaît en permanence le solde, les flux et les habitudes de trésorerie de son client, elle dispose d’un avantage informationnel considérable pour calibrer ses offres — ou ses non offres. Savoir qu’une entreprise garde systématiquement 300 000 euros sur son compte courant sans les placer, c’est savoir qu’on peut s’en servir gratuitement. Cette asymétrie informationnelle nourrit l’asymétrie économique.
Les néo banques et fintechs : fronde ou fausse promesse ?
Face à cette inertie, quelques acteurs tentent de bousculer l’ordre établi. Des néo banques proposent désormais aux particuliers des comptes courants rémunérés entre 0,5 % et 3 % bruts. Côté entreprises, certains nouveaux entrants proposent des comptes d’épargne liquides rémunérés à hauteur de 80 % du taux de référence européen (€STR), soit environ 1,5 % au printemps 2025.
Mais ces offres restent marginales. Elles touchent une fraction infime des 4,3 millions d’entreprises françaises. La très grande majorité des dirigeants de PME n’ont jamais entendu parler de l’€STR, ne savent pas que leur excédent de trésorerie peut être rémunéré sans être bloqué, et ne se posent même pas la question. C’est peutêtre là le succès le plus remarquable des banques traditionnelles : avoir rendlu invisible un manque à gagner que chaque entreprise subit quotidiennement.
Partie 4 — La vision d’avenir : vers une révolution de la trésorerie d’entreprise
L’IA et la finance embarquée : la trésorerie augmentée
L’intelligence artificielle est en train de modifier la donne. Les outils de gestion de trésorerie pilotés par l’IA permettent désormais d’analyser les flux en temps réel, de prévoir les besoins de liquidité à 14 ou 30 jours et de basculer automatiquement les excédents vers des placements rémunérés, sans intervention manuelle du dirigeant. Ce que les trésoriers des grandes entreprises font depuis des années avec des équipes dédiées, l’IA le rend accessible aux structures de 5 ou 10 salariés.
Cette « finance embarquée » (embedded finance) pourrait, à terme, rendre obsolète le modèle du compte courant à taux zéro. Si chaque euro excédentaire est automatiquement placé et rappelé en temps réel selon les besoins, le concept même de « trésorerie dormante » disparaît. Avec lui, disparaît la marge fantôme des banques sur les dépôts à vue.
L’euro numérique et la blockchain : l’échiquier se redéploie
La BCE travaille depuis 2021 sur le projet d’euro numérique, dont la phase préparatoire a été lancée fin 2023. Si cet instrument voit le jour — et les travaux législatifs avancés à Bruxelles suggèrent que c’est probable — il pourrait redistribuer les cartes. Un euro numérique permettrait potentiellement aux entreprises de détenir des avoirs directement auprès de la banque centrale, sans intermédiation bancaire. Les banques perdraient alors leur monopole de fait sur les dépôts à vue — et la rente qui l’accompagne.
Parallèlement, les technologies de registres distribués (blockchain) et les smart contracts ouvrent la voie à des protocoles de trésorerie décentralisée, où les excédents pourraient être placés en temps réel sur des marchés monétaires tokenisés, sans passer par les circuits bancaires traditionnels. Nous n’en sommes qu’aux prémices, mais la trajectoire est tracée.
La 6G, les satellites et la connectivité financière universelle
On ne pense pas spontanément aux télécommunications quand on parle de trésorerie. Pourtant, la prochaine génération de réseaux change la donne. La 6G, attendue vers 2030, couplée aux constellations de satellites en orbite basse (le projet européen IRIS², Eutelsat OneWeb), promet une connectivité instantanée et permanente sur l’ensemble du territoire, y compris dans les zones rurales où l’accès aux services financiers numériques reste aujourd’hui fragmenté.
Cette connectivité universelle est la condition technique sine qua non de la finance embarquée. Sans elle, la gestion automatisée de trésorerie reste un privilège de métropole. Avec elle, un artisan du Cantal ou un agriculteur du Gers pourra bénéficier des mêmes outils d’optimisation de trésorerie qu’un directeur financier du VIIIᵉ arrondissement de Paris. L’enjeu n’est pas seulement technologique : il est territorial et démocratique.
Qui jouera le prochain coup ?
La partie d’échecs entre les banques traditionnelles et les forces de disruption s’accélère. D’un côté de l’échiquier, les grands réseaux disposent d’une inertie colossale : des millions de comptes captifs, un maillage territorial sans équivalent, des relations commerciales enracinées dans l’habitude et la dépendance. De l’autre, la convergence de l’IA, de l’open banking, de l’euro numérique et de la connectivité universelle crée les conditions d’un basculement.
Mais ce basculement ne se produira que si les dirigeants d’entreprise ouvrent les yeux sur la réalité de leur relation bancaire. Tant que l’excédent de trésorerie sera perçu comme un sujet comptable relevé une fois par an dans le bilan, et non comme un actif stratégique qui travaille ou ne travaille pas — chaque jour, les banques continueront de profiter du silence.
Le mot de la fin : l’argent qui dort ne rêve que pour votre banquier
Il y a, dans la relation entre les entreprises françaises et leurs banques, un déséquilibre fondamental que la politesse économique interdit généralement de nommer. Ce déséquilibre ne repose ni sur la malhonnêteté, ni sur l’illégalité. Il repose sur quelque chose de plus puissant : l’habitude. L’habitude de ne pas rémunérer les dépôts à vue. L’habitude de ne pas informer le client sur ce que sa trésorerie rapporte à la banque. L’habitude de présenter l’absence de rémunération comme une normalité et non comme un choix.
Les 35 milliards de bénéfices des banques françaises en 2025 ne sont pas un scandale. Ils sont le résultat d’un système qui fonctionne exactement comme il a été conçu — au profit de ceux qui l’ont conçu. La question n’est pas de diaboliser les banques. La question est de savoir si les entreprises, les régulateurs et les législateurs accepteront encore longtemps qu’un pan entier de l’économie française subventionne involontairement la rentabilité du secteur bancaire.
L’échiquier bouge. Les pièces se repositionnent. L’IA, l’open banking, l’euro numérique et la connectivité universelle convergent vers un monde où chaque euro de trésorerie pourra travailler pour son propriétaire et non pour son dépositaire. Ce monde n’est pas pour demain matin. Mais il approche. Et quand il arrivera, ceux qui auront compris les premiers auront déjà gagné la partie.
Sources et références :
• Banque de France, Financement des entreprises, Stat Info septembre 2025
• Banque de France, Taux de rémunération des dépôts bancaires, janvieraoût 2025
• Banque de France, La situation financière des PME et ETI en 2024 (Bulletin n°259, 2025)
• Banque de France, Observatoire du financement des entreprises, octobre 2025
• Fédération Bancaire Française, Le financement des entreprises, avril 2025
• AFP/Zonebourse, « Les banques françaises à plein régime avec des résultats 2025 historiques », 6 février 2026
• MoneyVox, « BNP Paribas, Société Générale, BPCE… Les banques françaises cartonnent », février 2026
• Cour de justice de l’Union européenne, arrêt Caixa Bank, 2005 (rémunération des comptes courants)
• Commission européenne, Directive sur les services de paiement (DSP2/PSD3)
• BCE, Projet d’euro numérique, phase préparatoire (20232026)
• Daf Magazine, « Financement des entreprises : crédits bancaires en hausse au 1er semestre », septembre 2025
• Infonet, « Trésorerie d’entreprise : rôle stratégique en 2025 », septembre 2025











