Le 19 octobre, Orange, Deutsche Telekom, Telefónica et Vodafone ont signé une lettre d’intention pour briguer ensemble les fréquences européennes du mobile par satellite. Derrière ce projet encore à l’étude se joue une question simple : qui, de Starlink ou des opérateurs européens, reliera demain votre smartphone au ciel lorsque les antennes-relais se taisent ?
Pour l’instant, les quatre géants n’ont rien déposé. Ils ont seulement convenu d’étudier ensemble une candidature à la future attribution, par l’Union européenne, des fréquences réservées aux services mobiles par satellite, que le jargon désigne sous le sigle MSS. Ce qu’ils visent porte un nom anglais, le « Direct-to-Device » : un téléphone ordinaire, sans antenne ni boîtier, qui capte directement un satellite quand aucun réseau terrestre ne répond.

Quatre opérateurs mobiles, mais pas un seul satellite
Ne cherchez pas de fusée dans ce projet. Les quatre groupes ne comptent pas lancer leur propre constellation. Ils construiraient en Europe ce qui se passe au sol : les stations, la coordination, la supervision du service. Le segment spatial serait confié à un partenaire qu’ils n’ont pas encore choisi. Et les autres opérateurs mobiles pourraient s’y raccorder de façon « ouverte et non discriminatoire », promet leur communiqué commun.
Le candidat le plus évident est déjà dans la maison. Vodafone a monté avec l’américain AST SpaceMobile une coentreprise installée au Luxembourg, Satellite Connect Europe. Orange a signé un protocole d’accord avec elle en mars 2026, Telefónica explore la même piste. Rien n’est joué pour autant.
Encore faut-il ne pas tout mélanger. L’Internet par satellite Starlink, celui que l’on connaît déjà en France, arrive par une parabole fixée sur un toit. Le mobile par satellite, lui, s’adresse au smartphone qui dort dans votre poche.
Fréquences 2 GHz : trente mégahertz qui valent une bataille
Tout se joue sur une portion d’ondes radio. La bande des 2 GHz est harmonisée dans l’Union depuis 2008, et c’est la seule réservée partout sur le continent au mobile par satellite. Deux sociétés américaines l’occupent aujourd’hui, Viasat, propriétaire d’Inmarsat, et EchoStar. Leurs autorisations tombent en mai 2027.
Bruxelles fait le partage, Starlink devra concourir
Le 27 mai 2026, la Commission européenne a mis sur la table un projet de règlement qui lui confierait le choix des futurs exploitants. Sur les 30 MHz disponibles, 10 iraient en priorité à des fournisseurs européens de services gouvernementaux, de sécurité et de défense. Un deuxième tiers serait réservé aux acteurs européens. Le dernier seulement resterait ouvert à tous, étrangers compris, pour des usages commerciaux comme le Direct-to-Device.
Pour SpaceX, le coup est rude. La maison mère de Starlink a racheté en 2025 les fréquences américaines d’EchoStar dans cette même bande, pour quelque 17 milliards de dollars. Mais en Europe, ces droits ne suivent pas : Starlink devra se battre comme tout le monde pour la part ouverte. Et le texte est loin d’être bouclé. D’après Agence Europe, les États membres restent divisés sur l’idée de faire délivrer les droits d’usage par Bruxelles plutôt que par chaque capitale.
Starlink, déjà installé chez les opérateurs européens
L’entreprise d’Elon Musk n’a pas attendu la fin des débats. Elle passe par les fréquences terrestres de ses partenaires. Fin février 2026, Virgin Media O2 a lancé « O2 Satellite » au Royaume-Uni, premier service commercial du genre en Europe : l’opérateur dit avoir porté la couverture du territoire britannique de 89 % à 95 %. En Espagne, MasOrange, filiale d’Orange, a testé la technologie de Starlink en février dans la province de Valladolid. Et Deutsche Telekom a officialisé en mars, au salon de Barcelone, son propre partenariat.
D’où une situation curieuse. Les opérateurs qui signent avec Starlink pour boucher leurs zones blanches sont les mêmes qui préparent une solution européenne, histoire de ne pas lui confier les clés pour toujours.
Et votre forfait mobile dans tout ça ?
En France, le satellite a déjà fait une timide entrée dans les forfaits. Depuis le 11 décembre 2025, Orange propose « Message Satellite », une option qui permet d’envoyer des SMS et sa position sans réseau, grâce au partenaire américain Skylo. Gratuite six mois, elle coûte ensuite 5 € par mois et ne fonctionne que sur les Google Pixel 9 et 10.
C’est probablement le modèle qui s’imposera : une option qui s’ajoute au forfait plutôt qu’un abonnement à part. L’accès « ouvert et non discriminatoire » promis par les quatre opérateurs intéresse aussi les opérateurs virtuels, ces marques qui louent le réseau d’un grand opérateur. Pour qui veut devenir opérateur mobile virtuel, la question est simple : pourra-t-on vendre demain le satellite comme on vend aujourd’hui la 4G ou la 5G ?
Des plateformes d’opérateur en marque blanche permettent déjà à une entreprise de lancer ses propres forfaits SIM et eSIM, sans posséder d’antennes.
Zones blanches : un filet de secours, pas un réseau
N’imaginez pas jeter vos antennes-relais. Le satellite prendra le relais là où elles ne portent pas : un col de montagne, une route forestière, une crique isolée. Et à certaines conditions seulement. Il faut être dehors, ciel dégagé, et les services actuels s’en tiennent pour l’essentiel aux messages et à quelques applications. Dans un village mal couvert, c’est toujours le réseau terrestre qui fera sonner le téléphone à l’intérieur de la maison.
Combien coûtera le satellite ? Personne ne le sait encore
Aucun tarif n’est sur la table, et c’est logique : on ne connaît ni le prix des fréquences, ni le partenaire spatial. La facture dépendra de ces deux postes, et surtout du nombre de concurrents. Un marché européen où se côtoieraient le consortium des opérateurs, Starlink et peut-être Amazon tirerait les prix vers le bas bien plus sûrement qu’un duel.
À qui confier les clés du réseau mobile par satellite ?
C’est là que les quatre opérateurs placent leur meilleur argument. En gardant en Europe les stations au sol, le cœur de réseau et la supervision, ils assurent que vos communications ne dépendront pas d’un centre de contrôle installé hors de l’Union. Bruxelles tient le même discours : ce spectre est un actif stratégique pour la sécurité et la défense, d’où le tiers réservé aux services de l’État.
L’enjeu dépasse de loin le randonneur égaré. Panne géante, tempête, crise : le mobile par satellite peut devenir la ligne de secours quand tout le reste tombe. Les entreprises qui ne peuvent pas se permettre une coupure s’équipent déjà de solutions de secours anti-coupure, et le satellite pourrait s’y ajouter. Encore faut-il savoir qui tiendra l’interrupteur.
Ce choix européen a un prix diplomatique. Plusieurs analystes, dont ceux du site américain Light Reading, estiment que réserver l’essentiel du spectre aux Européens risque d’agacer Washington.
Fréquences satellite : rendez-vous en 2029, au mieux
La patience sera de mise. Le règlement doit encore passer devant le Parlement européen et les États membres, et la presse spécialisée table sur une attribution des fréquences vers 2029. En attendant, la Commission propose de prolonger de deux ans les droits de Viasat et d’EchoStar, sans leur permettre d’en faire davantage.
Starlink, de son côté, annonce une nouvelle génération de satellites mobiles plus rapides à partir de fin 2027. La course oppose donc une technologie qui avance vite à une Europe qui veut écrire les règles avant d’ouvrir son ciel. Pour les Français, le verdict tiendra en deux choses : une barre de réseau là où l’écran affichait « aucun service », et l’assurance de savoir par où passent leurs messages.











